golega photo: campinos

golega   photo: campinos
Depuis quelques heures la grosse bourgade de Golega, lovée au coeur du Ribatejo, au nord de Lisbonne, vibre au rythme des chevaux, aux sons des sabots frappant le bitume et les pavés. Par dizaine, centaine même, sur la place centrale ou au détour d'une ruelle, parmi la foule, les cavaliers défilent, nobles et élégants sur leur monture Lusitano. Un va et vient permanent, matin et soir, qui donne à la Foire Nationale de Golega son caractère unique et charmeur. Elle symbolise par excellence ce moment privilégié entre tous, de la rencontre des amis du terroir, des amoureux des traditions équestres venus admirer les nouvelles montures, les progrès des plus anciennes ou les prouesses des jeunes cavaliers. Golega accède durant une semaine au rang de capital du cheval de Lusitano, véritable fierté des éleveurs portugais.

Une foire à l'origine agricole

C'est au milieu du XVIII siècle avec l'appui notamment du Marquis de Pombal, que la Foire de Golega apparaît pour la première fois. Encore appelée de nos jours foire de Saint-Martin, c'est à partir de 1972 qu'on la nomme progressivement Foire Nationale du Cheval. A l'origine cette foire locale permettait aux paysans d'écouler les produits agricoles issus de leur ferme et aux éleveurs de chevaux l'occasion de troc et de vente. Plus tard au XIX siècle, sous l'impulsion entre autre de Carlos Relvas, originaire de la région, gentilhomme de la Maison Royale et grand ami du roi, elle évolue vers une forme plus contemporaine. Elle devient un véritable lieu de commerce, un marché où se rencontrent les meilleurs éleveurs et prend un aspect compétitif : concours hippiques, compétitions de races, corridas à cheval à la portugaise... Elle acquiert alors ses premières lettres de noblesse. Aujourd'hui, la foire est le point de rencontre des aficionados du cheval de Lusitano, réunis pour l'occasion autour des plus beaux étalons. On y croise des français, des anglais, des allemands, des espagnols, quelques américains... Tous viennent pour admirer, juger, jauger. Et pour certains acheter aussi. Néanmoins au-delà de l'aspect purement commercial, c'est la passion qui domine. Les défilés et spectacles, incessants et lancinants, attelés ou non, animent avec ferveur la place centrale et les rues aux alentours. En fin de foire sont remis trophés et médailles récompensant les gagnants des divers concours et prestations : Equitation de travail à la portugaise, dressage, élégance en attelage, horse-ball, meilleur jeune

Un seul cheval, le Lusitanien

"C'est la "Mecque" du cheval" s'exclame une jeune hollandaise, venue spécialement pour l'occasion. Assurément celui du Lusitanien. Ce sont tous des amoureux du cheval baroque qui s'y retrouvent. Archetype du cheval baroque et de prestige, à l'image de l'Andalou et du Lippizzan, le Lusitanien fut très prisé dès le XVI siècle. Avec la création du haras royal d'Alter-do-Chao en 1748 et l'ascension du travail de Haute Ecole, il accède à une véritable reconnaissance. A l'époque de l'âge d'or de la péninsule ibérique et jusqu'au XIX siècle, le cheval ibérique devient la monture idéale des gentilshommes et têtes couronnées dans bon nombre de cours d'Europe. Vélasquez, Rubens, des eaux fortes de Goya peignent avec force ces chevaux nobles et harmonieux. Les qualités du Lusitanien, savant mélange d'équilibre, de maniabilité et de rassembler, en font un cheval recherché par les amateurs d'art équestre et particulièrement doué pour les airs de haute école. Peu à peu délaissé à partir du XIX siècle, au profit de pur-sang Arabe et Anglais, il connaît un net regain d'intérêt depuis une trentaine d'années. Nuno Oliveira contribua beaucoup par ses efforts et son action volontaire à réhabiliter au plus haut niveau le Lusitanien. Et ce bien au-delà de ces frontières naturelles : France, Belgique, Brésil... En témoignent aussi la création en 1979 de l'Ecole Portugaise d'Art Equestre et plus récemment en 1986 à Lisbonne, du Festival International du Pur-sang Lusitanien.

Les coudelarias les plus réputées

Entourant la place centrale, les boxes et loges en bois rappellent la présence parmi les plus prestigieuses, des coudelarias du ribatejo et de l'alentejo : celle de Ruy Andrade, la coudelaria Nacional, celle de José Fontes... De remarquables étalons sont présentés, choyés, couvés de mille regards tels des mannequins d'un défilé de haute couture. La fiche signalétique et généalogique sous forme de stud book, accrochée à un montant de bois, demeure un élément nécessaire pour séduire éleveurs, aficionados et futurs acheteurs. C'est là que les affaires s'amorcent, autour des boxes, pour se finaliser plus tard dans les salons cosis d'une loge. Car la foire est aussi un marché, d'importance économique pour ces coudelarias présentes, sachant qu'un Lusitano dressé au travail et aux airs de haute-école, peut dépasser les 20000 euros.

Du XVIII siècles à la Poste

C'est assurément ici sur la place centrale, que bat le coeur de la foire : concours et épreuves sportives, spectacles de l'Ecole Portugaise d'Art Equestre, du Centre Equestre de Leziria Grande... Mais plus encore, ce sont les défilés permanents, attelés ou non, qui conduisent à ce sentiment d'irréalité et d'enthousiasme. Il n'y a pas de sens à proprement parlé, de partout les cavaliers apparaissent. Du plus jeune, fier et droit, montant le cheval familial accompagné de son père, au patriarche noble et digne, du haut de son plus bel étalon. On se montre, on parade, on se fait beau vêtu du costume traditionnel des cavaliers portugais, inspiré des habits portés par les cavaliers de cour du XVIII siècle : veste courte foncée, noire, pantalon serré et ajusté haut à la taille, chemise blanche à col droit, pour certaine ornée d'un jabot, boutonnée par une rangée de doubles boutons, bottes, sans oublier le chapeau aux larges bords. Le cheval est roi, tout tourne autour de lui. L'homme en est son meilleur garant. Le sigle de la poste, un cavalier en plein galop ainsi que ceux des arrêts de bus, les innombrables azulejos, les décorations des magasins et de maisons confirment sa présence et son statut. De nombreux stands et boutiques proposent des équipements en cuir "fait main" pour le cavalier et son cheval.

Aqua-pé et châtaignes

Un sentiment palpable de liberté et de bien-être imprègne le village. Sous le soleil automnal, après la pluie de novembre, dans la fumée des multiples fourreaux où grillent les châtaignes, la foule déambule, un verre d'agua-pé à la main. Mélange de vin doux portugais à de l'eau, il est une institution que ne saurait manquer cavalier et spectateur. L'animation devient même intense avec l'affluence familiale du week-end, que ce soit au pied des écuries, au célèbre bar "Convivio", au secrétariat de la foire ou parmi les stands du marché artisanal ; quand il ne pleut pas. On y trouve de tout, des objets en cuir, en bois, en feutrine..., de quoi ravir le cheval le plus exigeant et son cavalier !

Des traditions transmises

Non loin de la place centrale, un jeune cavalier ajuste son veston, sous le regard aguerri de son père. Impeccable dans son habit, lui et sa soeur s'apprêtent à se joindre au défilé. Parmi les centaines de chevaux et attelages, au milieu de la foule amassée aux abords, ils font preuve déjà de calme et de maîtrise tout en gardant leur sang-froid quand un cheval s'énerve ou s'emballe. A ces qualités il en est une, la plus importante peut-être, celle qui élève le cavalier au-dessus du commun, qu'ils assimilent parfaitement, le maintien, la prestance. La véritable noblesse. Celle du regard, du port de tête, de l'assiette, celle-là même qui ne s'apprend pas mais se porte en soi. Carlos Malheiro Dias, auteur portugais, parle avec passion de cette " figure de l'éleveur du sud (qui) garde toute sa grandeur de seigneur-propriétaire, sans affection, cultivé, singulièrement généreux, hospitalier mais sans prétention, puissant mais sans arrogance, et toujours avec cette marque de noblesse provinciale". Loin de ces préoccupations, seul compte pour ces jeunes cavaliers aujourd'hui, de parader avec brio et dignité, aux côtés de leurs aînés, perpétuant ainsi cette longue tradition du cavalier ibérique.
# Posté le mardi 31 janvier 2006 12:59
Modifié le samedi 07 juillet 2007 04:51